Georges-Louis Bouchez : "Le monde politique s'interdit de réfléchir à des stratégies pour ne heurter personne"
Quatre semaines avant que les Belges n'aillent voter, la DH est allé à la rencontre des présidents des partis francophones. La semaine des interviews démarre avec le président du MR, Georges-Louis Bouchez.
- Publié le 13-05-2024 à 06h45
- Mis à jour le 21-05-2024 à 11h58

Pour ce premier entretien, rendez-vous a été donné à l'Université libre de Bruxelles. Plus précisément dans le Hall des Marbres, ce lieu de prestige situé sur le campus du Solbosch, à deux pas de la Faculté de Droit.
Pourquoi avoir choisi cet endroit ?
"Parce que j'ai étudié à l'ULB. L'adage de l'ULB, c'est "La science vaincra les ténèbres". Or, aujourd'hui, on est dans la bêtise érigée en dogme. On est dans une tolérance qui amène à accepter n'importe quelle idiotie. Il est important dans le débat public de remettre un peu de rationalité, de science et d'objectivité."
Pensez-vous à quelqu'un en particulier ?
"Plein de gens. Aujourd'hui, il y a toute une série d'opinions qu'il n'est plus possible d'évoquer. Quand on regarde l'ensemble de l'idéologie woke, même des faits scientifiques n'ont plus droit de cité si jamais ils portent atteinte à certaines minorités. Je vous donne un exemple très précis. Dans le magazine Nature Human Behaviour, un magazine de référence sur le plan scientifique, l'édito de la rédactrice en chef indique qu'ils s'autorisent à ne pas publier certains résultats de recherche scientifique ou à les faire évoluer si jamais ils sont de nature à heurter certains groupes de la population. C'est de la folie. Aujourd'hui, on ne peut plus s'interroger sur rien au risque de se faire traiter de fasciste ou d'extrémiste. Avoir un vrai débat scientifique pour savoir si les mineurs qui souhaitent changer de sexe peuvent utiliser des bloqueurs d'hormones ? C'est sain de se poser la question, mais ce n'est pas pour autant que l'on est transphobe. Sur le conflit au Proche-Orient, lorsqu'on essaie d'avoir une vision équilibrée des choses et de ne pas désigner tout le temps un méchant et un gentil, ce n'est pas dingue non plus. Arrêter cette idée selon laquelle il faut soit taper les riches, soit taper les étrangers, je pense que ce n'est pas absurde non plus. Le problème est que nous sommes aujourd'hui dans un monde de l'émotion et non de la raison. Si la démocratie ne fonctionne plus, c'est parce qu'un modèle qui a été conçu pour fonctionner sur base de la rationalité fonctionne aujourd'hui sur la base de l'émotion permanente."

Ce mal que vous décrivez a-t-il gagné le monde politique ?
"C'est un mal qui est hyperprésent en politique. Aujourd'hui, on ne dit pas la vérité aux gens. La plupart de mes collègues ne disent pas la vérité aux gens. Ils disent ce que les gens veulent entendre. Par exemple, sur le caractère génocidaire d'Israël… un génocide, c'est une incrimination pénale avec des éléments de qualification juridique. Qui, aujourd'hui, sans avoir fait d'enquête, peut poser ça comme un fait ? Mais on le présente comme un fait. Taxer les riches, ce serait un fait. Mais personne ne dit à partir de combien on est riche. Aujourd'hui, le monde politique s'interdit de réfléchir à des stratégies pour ne heurter personne. On n'a pas de stratégie énergétique pour ça."
Vous pensez au nucléaire ?
"On nous a expliqué pendant des années qu'il y avait des réacteurs fissurés. C'est un mensonge colossal. Il y a des microbulles d'hydrogènes qui sont sans danger à ce stade. Mais quelqu'un comme Jean-Marc Nollet [coprésident d'Ecolo, NdlR] a répété du matin au soir de la pure propagande antinucléaire qui était un mensonge. [Le président du PS] Paul Magnette a des problèmes avec la vérité assez souvent. On est dans un monde où la rationalité ne compte plus. Sur le nucléaire : en septembre 2022, Elia dit que l'on peut se passer du nucléaire. En mars 2023, ils disent qu'on ne peut plus s'en passer et on nous répond qu'entre-temps, il y a eu la guerre en Ukraine. On fait des stratégies énergétiques à 20-30 ans sans prendre en compte un risque géopolitique qui était connu : l'instabilité de Poutine, des relations qui se tendaient… les premières sanctions à l'égard de la Russie datent d'il y a plus de 10 ans. On aurait pu se dire que tout mettre dans les mains de Poutine n'était pas l'idéal. Mais non. Le pire, ce n'est pas qu'ils ne l'aient pas prévu dans leur stratégie. Le pire, c'est que quand ça explose au visage de tous, personne ne démissionne."
C'est la raison pour laquelle vous demandez une commission d'enquête ?
"Bien sûr. En France, on a fait une commission d'enquête pour refaire le film. En Allemagne, il y a des révélations qui sortent. Mais en Belgique, on ne va pas le faire. Aujourd'hui, ce qui caractérise la classe politique, c'est beaucoup de lâcheté, pas mal d'hypocrisie et un volume d'irrationalité qui devient très inquiétant. On surfe sur l'émotion."
En réaction à votre demande d'avoir une commission d'enquête, la ministre de l'énergie, Tinne Van der Straeten (Groen), a annoncé qu'elle allait déposer plainte pour diffamation. Interrogé à ce sujet, le Premier ministre Alexander De Croo a répondu que "tout s'est déroulé en parfaite transparence et tous les documents ont été délivrés". Ce qui apparaît comme une défense de la ministre. Que leur répondez-vous ?
"L'un et l'autre doivent comprendre que lorsqu'on demande une commission d'enquête, ce n'est pas pour les attaquer eux, mais pour tenter de comprendre pourquoi ça fait plus de 20 ans que la Belgique connaît des atermoiements en matière énergétique. Au même titre que ce qu'a fait la France, il est dorénavant important de comprendre ce qui nous a amené là où nous en sommes aujourd'hui en vue de ne plus faire les mêmes erreurs. La commission pourra déterminer les responsabilités, s'il y en a. Un organe technique pourrait ensuite faire des recommandations pour la stratégie énergétique sur base des auditions qui vont être effectuées. La commission ne concerne pas uniquement Van Der Straeten, même s'il y a des éléments plus que troublants et interpellants dans sa gestion. Toutes les étapes du processus seront visées. Par contre, je ne comprends vraiment pas leurs comportements [de Van der Straeten et De Croo, NdlR]. Ce sont des réactions qui alimentent les extrémismes. Nous sommes face à une affaire où des hommes et des femmes ne veulent pas assumer leurs responsabilités alors que si tout est fait dans les bonnes conditions, tout le monde aura des fleurs. D'ailleurs, Tinne Van der Straeten n'a pas déposé plainte, elle a déclaré qu'elle allait consulter son avocat pour savoir si elle allait déposer plainte."
C'est une stratégie de communication, selon vous ?
"Ça ne me fait pas peur. En tout cas, si elle va trop vite, sa plainte sera classée sans suite par le Parquet. Mais ce que je trouve effarant, c'est que la presse s'intéresse aux relations qu'entretient Monsieur Bouchez avec les autres politiques plutôt que de se poser la question de pourquoi on en est arrivé là. Quand la ministre dit en septembre 2022 que l'approvisionnement énergétique de la Belgique est garanti, elle démontre qu'il n'y a jamais eu d'analyse géopolitique. Quand elle parle d'approvisionnement plutôt que de capacité de production, il y a manipulation. La première chose à voir, c'est de déterminer si la Belgique est en capacité de produire de l'électricité sur son sol. Derrière, quand il y a des creux, il faut alors regarder l'approvisionnement qui consiste à se tourner vers les pays voisins. Par ailleurs, il faut également se pencher sur le rôle joué par Elia et la façon dont il demande le déploiement des lignes de haute tension. En tant qu'unique gestionnaire du réseau de transport d'électricité à haute tension en Belgique, plus il y a de tensions sur le système, plus Elia y gagne. N'y a-t-il pas conflits d'intérêts ? En tant que citoyen, je suis sidéré de l'amateurisme avec lequel l'État gère des situations stratégiques. Je dis peut-être des choses qu'un président de parti ne devrait pas dire. Mais se taire, ce n'est pas ma conception de la façon dont il faut faire de la politique. Quand on arrive aux plus hauts niveaux de pouvoir, c'est pour faire changer les choses qui vous ont révolté lorsque vous n'aviez pas la possibilité de faire bouger les lignes. Maintenant que j'ai un poste de pouvoir, je veux faire changer les choses."
Quand pourrait se mettre en place cette commission ?
"Dès le mois de juillet. Les Chambres vont certainement s'ennuyer pendant quelques semaines, puisqu'entre le moment où on élit les nouveaux parlementaires et le moment où le nouveau gouvernement est mis en place, il y a souvent un décalage. Dès le mois de juillet, on peut, exactement sur le modèle français, entendre toutes les personnes qui ont eu un rôle les 20 dernières années sur le modèle énergétique belge. En France, on a quand même été capable d'entendre François Hollande et Nicolas Sarkozy, qui ont été présidents de la République. Et en Belgique, on ne serait pas capable d'entendre une ministre de l'Énergie au parlement ? Nous, dès qu'on va s'installer, c'est un des premiers éléments qu'on souhaite mettre en œuvre."
Pensez-vous qu'Ecolo a bloqué volontairement ce dossier ?
"Je suis certain qu'Ecolo a biaisé la présentation du dossier afin d'arriver à son seul objectif qui était l'arrêt du nucléaire, quoi qu'il en coûte."
Repartir sur une Vivaldi bis, c'est quelque chose que vous pourriez envisager étant donné les erreurs que vous pointez ?
"Si une Vivaldi 2 dit qu'on va prolonger le nucléaire, que l'on va construire de nouvelles unités, que l'on va limiter les allocations de chômage à deux ans, oui."
Il y a une ligne rouge que vous ne franchirez pas pour laisser le MR monter dans un futur gouvernement ?
"Il faut des réformes socio-économiques, et l'activation des chômeurs en fait partie. Par contre, le nucléaire est une ligne rouge absolue. S'il n'y a pas la prolongation de plus de réacteurs et la construction de nouvelles unités, nous n'entrons pas dans un gouvernement. Si demain, les verts veulent se convertir au nucléaire, pas de problèmes. On peut faire un gouvernement. Mais je crois que ça va leur poser de grosses difficultés."
Vous avez annoncé vouloir travailler avec le CD&V et l'Open VLD. D'autres formations vous ont-elles fait savoir qu'elles voulaient se joindre à vous ?
"Avec le CD&V, on a fait une annonce très transparente et honnête d'engagement. Pour les autres, il n'y a pas encore de négociation de l'accord gouvernemental parce qu'on ne sait pas le faire avec deux ou trois. Soit vous le faites avec le groupe, soit vous le faites avec personne. Mais il se dessine assez clairement qu'il y a un bloc de centre-droit qui veut réformer la Belgique composé du MR, de l'Open VLD et du CD&V. Pourraient s'y joindre, mais ça dépend s'ils ont une envie de réforme, Les Engagés et la N-VA. Et de l'autre côté, on a un bloc du blocage et de la régression qui est PS, Vooruit, Ecolo, Groen avec l'appui du PTB."
Y a-t-il un parti avec lequel ce sera vraiment compliqué de s'entendre ?
"Aujourd'hui, le parti qui ne veut absolument rien, c'est Ecolo. Après, je ne fais aucune exclusive parce que la situation politique est tellement compliquée que celui qui fera des exclusives sur un parti démocratique ne fera qu'ajouter des problèmes aux problèmes. Néanmoins, parmi les partis démocratiques, ceux les plus loin du spectre, ça reste quand même Ecolo qui, en socio-économique, navigue entre le PS et le PTB, et parfois même pire que le PTB et, à ça, a ajouté toute une ligne woke-communautariste. Ecolo est devenu un parti d'extrême-gauche sur certains égards, mais on est loin de l'écologie et de la bonne gouvernance sur certains enjeux. Quand on voit les gestions de Céline Tellier ou d'Alain Maron [respectivement ministre wallonne de l'Environnement et ministre bruxellois de la Propreté publique, NdlR], c'est dramatique. Céline Tellier, dans n'importe quelle démocratie, aurait déjà démissionné trois fois. Que ce soit sur les PFAS, sur le PCB ou les résultats en matière de santé."
Une ministre MR, Hadja Lahbib, a également reçu de nombreuses pressions pour démissionner. Et elle ne l'a pas fait.
"Hadja Lahbib n'avait pas commis de faute. Céline Tellier a manifestement commis des fautes au moins de négligence. Ecolo est également devenu maître dans l'art de donner des subsides aux petites ASBL qui les entoure."
Donner des subsides, tous les partis le font.
"Pas à des copains pour des projets complètement absurdes. Les budgets participatifs dans les communes, c'est juste une manière de donner de l'argent à pas mal de gens qui leur sont proches."
À propos de la campagne, comment est le moral des troupes au MR ? L'optimisme est réel ?
"C'est réel. On voit les réactions de terrain, les tendances d'opinion, les volontés de changement. On voit que nos thématiques sont en tête de l'agenda…"
La sécurité, notamment.
"Sécurité, pouvoir d'achat, baisse d'impôt. Il y a eu 7 ou 8 paramètres pris en compte par le Bureau du Plan [pour analyser la faisabilité des programmes politiques, NdlR], sur ces paramètres, on est premier sur 6 d'entre eux. On a les bons thèmes, on a la bonne ligne politique et on a des listes qui sont très fortes. Oui, je pense qu'on est sur une bonne voie."
