François De Smet : "J'espère que les partis démocrates flamands vont nous épargner la N-VA"
Quatre semaines avant que les Belges n'aillent voter, la DH est allée à la rencontre des présidents des partis francophones. La deuxième interview de la semaine se fait avec François De Smet, président de Défi.
- Publié le 14-05-2024 à 06h49
- Mis à jour le 21-05-2024 à 10h49

Pour ce deuxième entretien, rendez-vous a été donné à la brasserie Le Central, à Jette. Nous retrouvons François De Smet dans cet estaminet bruxellois pur jus, au milieu des habitués venus prendre leur déjeuner.
Pourquoi avoir choisi la brasserie Le Central pour faire cette interview ? Vous aviez déjà, par le passé, donné une conférence de presse dans ce café.
"Je suis attaché à cet endroit parce que je suis attaché au propriétaire, Sébastien. Quand j'étais philosophe-chroniqueur pour la RTBF, il m'a invité à le rencontrer alors que je ne le connaissais absolument pas. C'était il y a 10-15 ans. Depuis, on est devenus très amis. C'est un lieu qui n'a pas changé alors qu'il a vu passer mille vies différentes. J'aime bien cet endroit, car c'est typiquement le genre de brasseries qui anime tout le quartier et qui correspond à ce vieux Bruxelles qui existe toujours singulièrement dans le Nord-Ouest. Il y a ici un côté authentique avec une mixité entre le Bruxelles d'autrefois, une diversité plutôt chouette et des néerlandophones très actifs."
Avez-vous le sentiment que certains quartiers de Bruxelles sont en train de perdre leur authenticité ?
"Je ressens dans certains quartiers que les habitants ont parfois envie de partir. J'ai vécu et travaillé sur quasiment toutes les communes de la région. J'ai pu mesurer comme certains quartiers changent à cause de l'insécurité. Le fait également que cette région soit aussi clivée entre les deux côtés du canal… il y a trois Bruxelles : un Bruxelles "blanc-bourgeois", il y a le croissant dit pauvre et il y a les Eurocrates qui ne parlent à personne. Et tous ces Bruxelles ne se mélangent pas. Je trouve que c'est un vrai problème. Tous les dossiers qui posent problème à Bruxelles sont, comme par hasard, des dossiers où on pousse d'une manière ou d'une autre le mélange, ce qui est positif pour moi : le métro, le piétonnier, le logement, tout ce qui essaie de casser les barrières."
On a l'impression durant cette campagne que tout se concentre à Bruxelles. Comment expliquez-vous cela ?
"Objectivement, il y a un problème d'insécurité à Bruxelles parce qu'il y a des règlements de comptes entre dealers qui luttent pour des territoires. Mais Bruxelles concentre tous les enjeux : socio-économiques, emplois, sécurité et puis il y a les enjeux de neutralité qui prennent plus de place qu'ailleurs. Quand je discute avec mes amis wallons, ils ne comprennent pas pourquoi les questions de l'abattage et de neutralité dans les services publics prennent des proportions pareilles chez nous. En même temps, les Bruxellois sous-estiment les sujets importants pour les Wallons, comme la mobilité. Tous les partis sont traversés par ça : une aile bruxelloise et une aile wallonne. Le dernier élément qui fait que Bruxelles apparaît comme le centre de la campagne, c'est parce que tout y apparaît indécis. Les sondages ont une marge d'erreur extrêmement importante dans la capitale."
Cela va-t-il jouer sur l'équilibre des formations des futurs gouvernements ?
"Il est probable que dans un grand jeu de poker menteur, certains grands partis essaient d'utiliser leur participation à un niveau de pouvoir pour négocier leur non-exclusion à un deuxième niveau. Je crois qu'on a un fédéralisme supposément adulte et que chaque région doit vivre selon son tempo et ses priorités. Je n'ai pas envie que les Bruxellois doivent attendre les Wallons ou inversement, ou le fédéral, avant de former des gouvernements. J'espère que les petits jeux politiques ne vont pas se jouer entre régions, même si la concomitance des élections rendrait cela possible."

Il se dit que la N-VA pourrait attendre de voir les résultats du Vlaams Belang aux communales avant de former le gouvernement régional flamand.
"Ce qui est sûr, c'est que si elle ose faire ce pas vers le Belang, aucun parti francophone ne voudra gouverner avec elle. Ce serait une transgression absolue. Même la N-VA le sait."
Arithmétiquement parlant, il y a de fortes chances pour que la N-VA fasse partie du prochain gouvernement bruxellois.
"Aucun sondage n'a la capacité de prévoir qui va gagner les élections côté néerlandophone à Bruxelles. Ce sont très peu d'électeurs. Mais il y a le risque que la N-VA soit incontournable. Nous aviserons le moment venu. J'espère que les partis démocrates flamands vont nous épargner la N-VA. Mais s'ils montent au pouvoir, la question de Défi sera accessoire parce qu'on aura une crise institutionnelle. Voilà un parti qui veut que cette région ne fonctionne pas. Comment faire fonctionner une région avec un parti qui a toujours eu pour but de détruire, accessoirement le pays, mais aussi la région bruxelloise ?"
Après quatre années de Vivaldi, quelle note générale donneriez-vous au gouvernement fédéral ?
"5/10. Ils ont géré une partie de la crise sanitaire correctement. La gestion des vaccins, par exemple. Un gros bémol, c'est la loi Pandémie que l'on veut abroger parce qu'elle a privé le Parlement d'un certain nombre de ses prérogatives. Il y a eu des petites mesures sociales au début. Il y a la prolongation des deux réacteurs. Mais à part ça, cette coalition a échoué à mener la plupart des réformes qu'elle aurait pu mener. Il n'y a jamais eu de vision de la Vivaldi. Et très vite, elle a été empoisonnée par le fait que plusieurs présidents de parti se sont mis à la dézinguer de l'intérieur. J'ai de la sympathie pour Alexander De Croo, parce que ça doit quand même être assez fatigant de recevoir des tacles permanents de présidents de parti."
Défi a connu quelques épisodes compliqués ces dernières semaines, mais les sondages ne semblent pas enregistrer d'effets de ces luttes internes.
"Effectivement. Ça montre que les citoyens font la part des choses. Je pense que nous avons géré correctement la crise en donnant le dernier mot à nos militants. J'ai toujours réfuté les accusations qui nous étaient portées en démontrant qu'il n'y avait aucune trace de fraude ni de tricherie. On a proposé aux militants de revoter eux-mêmes pour les listes. Je précise que s'il y a eu des problèmes de comptage chez Défi, c'est parce qu'on vote, chez Défi. Il n'y aura jamais des problèmes de comptage dans des partis qui ne votent pas."
Avez-vous retrouvé une certaine forme d'unité au sein du parti ?
"Je ressens plus de cohérence et de souci d'aller en équipe vers, on l'espère, un succès. Tout le monde l'a compris que ce qui peut faire notre talent, à savoir que compter à bord un certain nombre de caractères et de grandes gueules, c'est bien jusqu'à un moment où on commence à se mettre des autogoals. Ce n'est pas moins tendu chez Défi que dans d'autres partis. Mais si on mettait la même énergie à aller dans la même direction plutôt qu'à se faire des autogoals, on pourrait multiplier nos scores par deux."
Une vidéo qui circule sur les réseaux sociaux montre des militantes Défi distribuant des tracts pour le candidat Emin Özkara sur un marché de Laeken qui déclarent être pour la défense du port du voile et pour le maintien de l'abattage rituel. N'est-ce pas contraire à la ligne du parti ? Ce n'est pas la première fois que ce candidat est présenté comme ayant une ligne politique à l'opposé de celle défendue par Défi sur la neutralité de l'État. Comment gérez-vous cette dissonance ?
"M. Özkara a été clair lors de son passage : il respecte et respectera la ligne du parti, sur les signes convictionnels comme sur l'abattage. Défi n'est pas lié par des personnes filmées en caméra cachée tenant des propos contraires à la ligne du parti, et ces distributrices ont été recadrées."
Comment va la campagne ?
"Je rencontre plein de gens en permanence. On est confrontés à toutes les préoccupations des électeurs qui sont vraiment différentes selon les quartiers et les villes où vous vous promenez. On est interpellé sur un peu tout, sur les avions qui volent trop bas, sur les impôts trop hauts…"
On vous demande d'être experts dans tous les domaines, en somme.
"Et c'est impossible. Je plaide pour que les politiques aient le droit de dire de temps en temps "Je ne sais pas, mais je vais me renseigner". Quand on est honnête et authentique, je pense que les électeurs apprécient."
Pensez-vous que certains candidats bluffent ?
"Bien sûr, il y a une part de bluff. Le système nous y force aussi. Comment voulez-vous passer d'expert en pandémie à ingénieur nucléaire, à expert en géopolitique sur trois mois ? C'est objectivement impossible. C'est pour ça qu'il faut s'entourer. Défi est un parti assez modeste, mais il peut compter en son sein des membres ayant une expertise sur à peu près tous les domaines. C'est ainsi que nous avons conçu notre programme : avec des enseignants, des commerçants, des chefs d'entreprise. Cette fois-ci, nous avons beaucoup travaillé sur des domaines pour lesquels nous étions moins compétents, comme le climat ou l'énergie. Nous avions une expertise à acquérir."
Défi est ainsi devenu un parti pronucléaire…
"Ce qu'il s'est passé sur le nucléaire est très intéressant. Écolo nous a amenés dans un enfermement mental avec la loi de sortie sur le nucléaire de 2003 dans lequel tous les autres partis étaient cloîtrés, nous, Les Engagés et le MR y compris. Par un changement générationnel de leur président, ces trois partis se sont demandés s'il n'était pas absurde de vouloir sortir du nucléaire et de construire des centrales au gaz alors que l'on veut décarboner. Nous avons tous revu nos fondamentaux en même temps. Aujourd'hui, dans l'opinion publique, l'idée qu'il faut un mix entre renouvelable et nucléaire paraît relativement acquise."
Avez-vous le sentiment que la Vivaldi a évolué positivement sur la question du nucléaire ?
"Je sais que Monsieur Bouchez se sert de la prolongation des centrales comme d'un totem, mais je mettrais quand même un 5,5/10 là-dessus. Ces deux réacteurs, Doel 4 et Tihange 3, auraient dû être prolongés de 20 ans plutôt que de 10. C'était techniquement possible. Ils n'ont été prolongés de 10 ans qu'à cause du blocage d'Écolo-Groen. Je veux bien prendre tous les paris : la première chose que le prochain gouvernement fédéral devra faire, c'est renégocier avec Engie pour les 10 années supplémentaires."
Ce sera un coût supplémentaire pour le budget fédéral.
"Mais oui ! Si on avait pu renégocier directement pour 20 ans, cela aurait été autre chose. Rappelons aussi que c'est la guerre en Ukraine qui a permis à Écolo et à Groen d'accepter de prolonger le nucléaire, qui reste pour eux une énergie honnie. Je suis un peu circonspect vis-à-vis du nucléaire nouvelle génération. Je crains qu'il n'arrive pas à temps et qu'à partir de 2035, nous allons être extrêmement dépendants de l'électricité de l'étranger."
C'est inquiétant.
"La législature a montré à quel point nous étions dépendants de l'étranger. Il suffit que Monsieur Poutine décide de couper le gaz et soudain, on a une inflation quasiment incontrôlable. L'Europe et la Belgique doivent penser à leur indépendance énergétique, mais également militaire."
