Les tueurs invoquent de plus en plus le trou noir: "Il peut être feint mais il peut aussi être réel"
"Il peut être feint mais il peut aussi être réel, après une consommation de drogue ou un traumatisme à la suite du crime", explique l'expert psychiatre Samuel Leistedt.
- Publié le 16-05-2021 à 19h00
- Mis à jour le 17-05-2021 à 22h27

Le 1er novembre 2018, Wivinne Marion est assassinée alors qu'elle faisait son jogging à Namur. Xavier Van Dam, qui sera jugé aux assises pour meurtre, avait consommé de la drogue. Il dit ne se souvenir de rien et se retranche derrière le droit au silence. Les expertises psychiatriques mettent en doute la véracité de son trou de mémoire.
Depuis le 3 février 2020, Michael V. est inculpé pour avoir, à Frameries, battu à mort sa belle-fille, Néva. Il avait consommé de la coke et beaucoup d'alcool. Quand il s'est réveillé, le lendemain, le corps de la fillette de 22 mois était à ses côtés. Depuis, il parle de trou noir.
Thomas Lesire vient d'être jugé la semaine dernière aux assises du Hainaut. On l'accusait d'avoir donné plus de cinquante coups de couteau à Paulette Delpire, 83 ans, dans son appartement à Châtelet. Deux ans après le drame, lui aussi a évoqué le black-out. Il se rappelle avoir consommé quelques bières et de la cocaïne. Il a pris 25 ans.

En 2006, toujours aux assises, le flamingant anversois, Hans Van Themsche (photo en illustration d'article) évoquait aussi une perte de mémoire sur fond d'alcool. Le skinhead d'extrême droite a été condamné à la prison à vie pour deux meurtres à caractère raciste.
Le trou noir est souvent avancé par les inculpés : de meurtre, de viol… Il est d'autant plus évoqué lorsqu'il y a eu, en amont, consommation d'alcool ou de drogue. Cette consommation peut alors servir de circonstance lorsque le black-out n'est pas feint ou de mensonge pour éviter de collaborer avec la justice.
Dans tous les cas, c'est aux experts psychiatres de faire le tri. Et l'affaire n'est pas mince : "Nous n'avons pas de boule de cristal. Un faux trou noir ne se détecte pas par une prise de sang. Nous sommes dans les sciences humaines", explique le psychiatre Samuel Leistedt, expert judiciaire et professeur à l'UMons. "L'analyse du comportement non verbal peut être un indicateur. Le détecteur de mensonges peut être un autre outil. Par contre, la justice n'utilise plus l'hypnose depuis longtemps. Elle est intéressante à des fins thérapeutiques mais ce qu'il en sort mélange les fantasmes et la réalité."

Reste que l'hypothèse du vrai trou noir ne doit jamais être écartée de prime abord : "La mémoire à long ou court terme est un système complexe. Un contexte de stress et la consommation de substances psychoactives, d'alcool, de drogue, peut de fait mener à un black-out. Tout le monde a déjà connu des lendemains où sa mémoire faisait défaut. Pour déterminer si le trou est réel, il faut prendre la personne dans son ensemble. Le doute peut émerger si elle a, par exemple, un profil manipulateur, mythomane."
Un trou noir est-il d'autant plus plausible si le criminel s'est endormi après l'acte ?
"Le sommeil a un rôle majeur dans la consolidation des traces mnémiques", poursuit l'expert. "Quand on dort, on enregistre ce qu'on a appris la veille. Mais dormir après la consommation de substances déstructure l'architecture du sommeil. Bien sûr, tout dépend de la consommation consommée ou des habitudes de consommation."
Tuer, violer peut-il causer un traumatisme et que les souvenirs disparaissent ?
"Cela peut arriver. L'école freudienne parlera alors de déni, de refoulement, d'un mécanisme de défense actionné après avoir vécu quelque chose de pénible. Et il existe de fait des personnes qui ont commis des actes épouvantables de façon impulsive, pour qui l'acte est un choc. Elles sont touchées parce qu'à la base, elles n'ont pas nécessairement un profil psychopathologique. A contrario, le psychopathe ne ressent aucune émotion. Il est dans le froid, le rationnel."
Quoi qu'il en soit, un trou noir "ne dénature en rien la responsabilité du criminel et ne constitue en rien une circonstance atténuante", précise le Dr Pierre Oswald, expert judiciaire et directeur médical du Centre hospitalier Jean Titeca ASBL.