DeepSeek, la rivale chinoise low-cost de ChatGPT, bouscule la Silicon Valley : "Le monopole de l'intelligence artificielle n'est plus une fatalité"
L'arrivée de DeepSeek, la start-up chinoise qui rivalise avec ChatGPT, a secoué la Silicon Valley. Avec son modèle R1, développé pour seulement 5,6 millions de dollars, elle défie les géants de l'IA générative. Une révolution qui inspire autant qu'elle inquiète et pourrait bien redéfinir les règles du jeu.

- Publié le 28-01-2025 à 17h01

Tremblement de terre dans le monde de l'IA générative. DeepSeek, la rivale chinoise de ChatGPT, a réussi ce que beaucoup estimaient impossible : concurrencer les géants américains de l'IA à moindre coût.
Avec des ressources limitées comparées à celles d'OpenAI ou de Google, DeepSeek a réussi à susciter à la fois de l'admiration et des accusations de tricherie, tout en provoquant des dégringolades à Wall Street et des mises en garde de Davos à la Maison Blanche.
Son dernier modèle, R1, initialement passé inaperçu aux États-Unis, est devenu en un week-end l'application gratuite la plus téléchargée sur l'App Store d'Apple, supplantant ChatGPT.
Cette évolution peut être vue comme encourageante pour les acteurs indépendants"
Sam Altman, le patron d'OpenAI, a lui-même salué les performances de R1, qualifiant le modèle d'"impressionnant", surtout "étant donné ce qu'ils sont capables de fournir pour le prix". Une performance d'autant plus remarquable que DeepSeek affirme avoir développé R1 pour seulement 5,6 millions de dollars, une somme dérisoire face aux milliards investis par les géants américains.
Une redistribution des cartes dans l'IA générative ?
L'arrivée de DeepSeek sur le marché de l'IA générative pourrait bien redistribuer les cartes. Serge Bibauw, professeur à l'UCLouvain et expert en intelligence artificielle, souligne que cette percée démontre que la maîtrise technique n'est plus l'apanage de quelques acteurs dominants.
"Cela révèle que le secteur n'est pas aussi verrouillé qu'on le pensait, tout en ouvrant le champ et pourrait éviter une vision hyper-monopolistique, explique-t-il. Cette évolution peut être vue comme encourageante pour les acteurs indépendants, y compris en Europe, qui pourraient ainsi développer des modèles compétitifs".
Ce modèle est impressionnant, surtout étant donné ce qu'ils sont capables de fournir pour le prix"
DeepSeek propose en effet un modèle libre, diffusé de manière ouverte, ce qui permet à des acteurs externes de le tester et de l'adapter. "C'est très prometteur, surtout pour ceux qui ont les compétences pour exploiter le modèle complet", ajoute Serge Bibauw.
OpenAI et Google en danger ?
Face à cette concurrence émergente, les géants comme OpenAI et Google risquent-ils de perdre leur avantage ? Pour Serge Bibauw, la réponse est nuancée. Pour l'utilisateur moyen, DeepSeek est tout à fait compétitif. Mais ce qui est plus impactant, c'est la remise en question de l'idée que le monopole technologique d'OpenAI et de Google était impossible à rattraper. En réalité, ce n'est peut-être pas le cas".
Toutefois, la domination de DeepSeek sur l'App Store américain ne signifie pas nécessairement un changement durable dans les préférences des consommateurs. Cela montre davantage que la concurrence est possible, mais il reste à voir si cela se traduira par une adoption à long terme.
L'émergence de DeepSeek soulève également des questions géopolitiques majeures, notamment en termes de souveraineté numérique et de sécurité des données. "Dans le contexte actuel, on n'a pas toujours envie de confier ses données à un pays en particulier, surtout la Chine", note l'expert.
Enjeux géopolitiques et souveraineté numérique
Le fait que DeepSeek propose un modèle libre pourrait cependant offrir une alternative rassurante pour l'Europe, en réduisant sa dépendance vis-à-vis des acteurs américains.
Le développement d'un acteur chinois dans l'IA pourrait-il exacerber les tensions entre les États-Unis et la Chine ? "Les tensions sont déjà élevées, mais je ne pense pas que cela va les accentuer davantage. Cela va surtout remettre certains acteurs à leur place", estime-t-il. Il rappelle que l'idée d'une supériorité technologique exclusive à l'Occident est dépassée.
"Parler d'Occident n'a plus de sens aujourd'hui. La Chine est devenue un compétiteur technologique de premier plan, et cela fait déjà plusieurs années que cette évolution est en cours".
La nouvelle application propose également des solutions à une fraction du coût de celles des géants américains, ce qui pourrait perturber les modèles économiques actuels. "Est-ce que tout le monde utilisera ces modèles de la même manière ? C'est encore à voir", commente Serge Bibauw.
Pour de nombreux observateurs, cette approche pourrait rendre l'IA générative plus accessible et moins coûteuse, ce qui serait bénéfique pour le secteur et pour la planète. "Si on arrive à faire des modèles plus économes en énergie, ce sera positif pour le monde. Cela va forcément perturber le secteur, surtout face à des acteurs comme OpenAI qui proposent des abonnements à 200 dollars par mois".
Une opportunité pour la recherche ?
Cependant, cette course aux prix bas pourrait-elle entraîner une baisse de la qualité, de l'éthique ou de la sécurité des modèles ?
"La sécurité reste un défi, quel que soit le modèle. En termes de qualité, tout dépend des tâches à réaliser. Pour certaines, comme le résumé de texte, la différence entre un modèle gratuit et un modèle très performant est minime", explique l'expert. Il s'inquiète surtout de l'impact énergétique de ces modèles, plutôt que de leur qualité.
Certains spécialistes soulignent en effet l'intérêt de la diffusion libre des modèles comme celui de DeepSeek pour la recherche scientifique. La diffusion libre des modèles comme celui de DeepSeek pourrait offrir une opportunité pour la recherche scientifique.
Cela permettrait d'explorer des applications qui, autrement, seraient inaccessibles en raison du coût prohibitif des solutions existantes. Il a lui-même testé R1 pour des analyses de données scientifiques et en tire des conclusions encourageantes. "Pour des tâches demandant de l'analyse et du résumé, c'est assez convaincant. Bien sûr, il faut toujours vérifier les résultats, mais c'est prometteur", conclut-il.