Fruits, légumes, pommes de terre, eau et même dans le bio : les pesticides sont partout, "personne n'y échappe"
Selon un rapport de la FAO, l'aile des Nations unies qui s'occupe des questions agricoles, la Belgique fait partie des trois pays européens où on utilise le plus de pesticides par hectare de culture. Éclairage sur un sujet épineux.

- Publié le 26-09-2024 à 06h34

Des classements qui placent la Belgique en queue de peloton – ou en tête d'un mauvais classement – pour une raison ou pour une autre, on en a l'habitude. Mais quand on évoque une question de santé publique comme l'utilisation des pesticides dans notre agriculture, cela fait tache. C'est un article de l'organisme français 60 Millions de consommateurs qui a attiré notre attention. On y apprend notamment que la France est un des plus gros acheteurs de pesticides en Europe avec environ 64 700 tonnes achetées en 2020, contre 56 300 en Italie et 47 900 en Allemagne. Mais c'est "logique : l'Hexagone est l'un des plus gros producteurs de produits agricoles d'Europe". C'est donc vers les chiffres d'utilisation de pesticides par hectare de culture qu'il faut se tourner. La France se place dans la moyenne européenne avec 3,7 kg par hectare.
Et la Belgique, alors ? Notre pays pointe à la troisième place des pays qui utilisent le plus de pesticides avec une moyenne de 6,42 kg par hectare. Seuls les Pays-Bas (10,9 kg) et l'Irlande (7,07 kg) sont de plus gros utilisateurs de pesticides. Plusieurs questions se posent donc ? Pourquoi ces chiffres si élevés ? Est-ce un réel besoin ? Quel est le risque pour la santé des Belges ? Et quels sont les produits les plus exposés ?
Au niveau européen, on peut dresser deux tops 5 des produits les plus exposés. Pour les fruits, ce sont les cerises qui sont en tête, suivies du pamplemousse, des nectarines et pêches, du raisin et des clémentines-mandarines. Pour les légumes, on parle du céleri-rave, du melon (oui, c'est un légume), des endives ou chicons, des herbes fraîches et du panais.
Virginie Pissoort, chargée de plaidoyer chez Nature et Progrès, et proche de tous les dossiers liés aux pesticides et à leurs autorisations sur le marché belge, nous donne plus d'explications sur ce phénomène. "Je dirais qu'il y a un constat à faire aujourd'hui en Belgique : on utilise en effet encore beaucoup de pesticides, mais on les autorise beaucoup également, lance-t-elle d'emblée. Sans entrer dans des détails trop techniques, il faut savoir que l'Europe a la main pour autoriser, ou non, certaines formules actives ou molécules. Ensuite, les pays ont la main pour autoriser la substance finale vendue sur le marché par les différents fournisseurs. En Belgique, le problème est qu'on est beaucoup trop permissif et laxiste sur ces questions. Il y a bien des efforts qui sont faits et des chiffres qui diminuent (voir par ailleurs, NdlR), mais cela va beaucoup trop lentement. Et puis, il faut rester vigilants sur ces chiffres et les méthodes de calcul utilisées. On nous parle d'une diminution de 20 à 50 % en 10 ans, mais les ventes, elles, n'ont baissé que de 10 %."
Elle revient aussi sur les fameux PFAS, dont on parle énormément en Belgique ces derniers mois. "Leur utilisation est en augmentation ces dernières années, par exemple. Ils sont arrivés comme des produits miracles il y a une vingtaine d'années et les dernières molécules ont été autorisées en 2019."
En mars 2023, une étude menée par PAN (Pesticide Action Network) titré "La Belgique, le royaume des pesticides", dressait un bilan peu glorieux de notre situation. "26 % des autorisations de pesticides en Belgique sont octroyées à des produits potentiellement cancérigènes, toxiques pour la reproduction, nocifs pour les nourrissons, ou ayant des effets perturbateurs endocriniens (dérèglement hormonal). […] Depuis 2011, la Belgique délivre régulièrement des dérogations pour des pesticides hautement toxiques pour la santé humaine. Et lorsqu'un pesticide est interdit au niveau européen pour sa toxicité excessive, l'administration fournit abusivement des dérogations temporaires. Selon un récent rapport, la Belgique se classe au 8e rang des pays européens fournissant le plus de dérogations", lit-on notamment.
La question est surtout de savoir quelles sont les productions belges les plus "pesticidivores". "Personne n'y échappe, en fait, reprend Virginie Pissoort. Globalement, toutes les cultures non biologiques en utilisent. C'est surtout le cas pour les arbres fruitiers. Je prends l'exemple du vin qui en contient énormément s'il n'est pas bio. Pour les légumes, cela dépend. Les potirons et autres courges sont moins exposés. Mais là où on en utilise le plus, c'est pour les pommes de terre. On parle parfois de 20 kg à l'hectare pour des pommes de terre destinées à l'exportation de frites à l'étranger…"
Pour y échapper, il faut donc se tourner vers les produits issus de l'agriculture biologique, mais tout n'est pas rose pour autant, selon elle. "La filière est très contrôlée à différents stades de la production, et les agriculteurs n'en utilisent pas, assure-t-elle. La certification est gage de confiance, mais il faut bien comprendre que des traces de pesticides, on peut en trouver partout. Aldi a récemment dû retirer des fruits et légumes bios qui contenaient des traces d'un pesticide interdit depuis 20 ans. Ils ne l'ont pas utilisé, mais on a découvert que les sols en contenaient encore. Je pense aussi à certaines molécules très volatiles qui peuvent aller se poser jusqu'à un kilomètre du champ où elles sont pulvérisées. Sans oublier l'eau, évidemment, avec des puits qui sont contaminés sans qu'on le sache."
Et l'impact sur la santé, dans tout cela ? "Ce sur quoi on n'a aucune prise, ce sont les effets à long terme. Des pesticides autorisés aujourd'hui seront peut-être interdits dans 10 ans, comme c'est souvent le cas. En fait, cela fait 40 ans qu'on fonctionne comme cela et qu'on n'apprend pas de nos erreurs", conclut-elle.