Charleroi : le Musée de la photo fait le focus sur Lisette Model
L'artiste, injustement méconnue, a été précurseuse de la street photography et a traversé le 20e siècle. A voir absolument, jusqu'au 22 janvier 2023.
- Publié le 02-10-2022 à 16h00

Plus thématique que chronologique, la rétrospective proposée dans l'ancienne chapelle jusqu'au 22 janvier 2023, captive d'emblée: rehaussés d'à-plats bleus, les murs d'exposition accueillent les clichés noir et blanc d'une enfant de son époque, ce 20e siècle tourmenté par les pires horreurs mais aussi, et surtout, pétri d'un humanisme tenace. Artistes de jazz, numéros de cirque, portraits de quidams, scènes de rue, quartiers chics et banlieues sombres, moments de repos à la plage: tout est passé devant l'objectif et à travers le regard de Lisette Model. "Depuis de nombreuses années, entame le directeur Xavier Canonne, l'une de nos lignes de force s'ancre sur l'histoire de la photographie américaine. Cette monographie consacrée à Lisette Model nous tenait particulièrement à cœur et s'imposait à nous depuis longtemps. D'autant qu'elle fut aussi une grande passeuse, comptant Diane Arbus parmi ses élèves".
Baudouin Lebon, galériste qui gère l'héritage artistique de l'artiste décédée en 1983, commente: "Elle est l'une des grandes créatrices de ce qui a ensuite été appelé la street photography, la photographie de rue. L'objectivité historique prouve qu'elle a notamment été la première à s'intéresser aux enseignes et néons de New York City, tout en restant l'une des rares photographes à montrer les humains, riches comme pauvres, sans fard ni biais".
Le travail de redécouverte de cette œuvre monumentale passe aussi par la biographie mouvementée de l'artiste, qui fait écho aux bouleversements mondiaux d'alors: née Lisette Stern à Vienne, en 1901, elle change de nom, encore bébé, à la suite de ses parents, pour un patronyme plus germanique, afin d'éviter l'antisémitisme déjà grandissant. En 1935, son premier travail remarqué, une série de clichés pris avec un appareil Rolleiflex sur la promenade des Anglais, à Nice, paraît dans une revue de gauche, en France. Forcément consciente des horreurs à venir, elle s'enfuit, dès 1938, aux États-Unis, avec son époux, le peintre Evsa Model. Là, le MoMA (Museum of Modern Art) de New York lui achète des photographies dès 1940. Elle travaillera notamment pour le prestigieux magazine Harper's Bazaar. Puis, en 1954, c'est le choc: en pleine période du Maccarthysme, et suite, entre autres, à sa publication, vingt ans plus tôt, dans un magazine communiste français, elle est arrêtée et interrogée par le FBI. "Lisette Model finira blacklistée par les autorités américaines, reprend Baudouin Lebon. C'est alors qu'elle se dirigera beaucoup plus vers l'enseignement artistique. Et il ne fait aucun doute que ces années d'ostracisme ont durablement impacté sa notoriété et sa reconnaissance artistique". Une autre chose ne fait aucun doute: cette exposition du musée de la photographie de Charleroi ramène enfin cette grande artiste au cœur de l'attention du public de 2022.
Avec Paradise City, Sébastien Cuvelier ouvre les regards sur un pays magnétique, méconnu et probablement mécompris. Dans la grande galerie, les couleurs jaillissent au regard des visiteurs. Le travail est récent, le photographe Sébastien Cuvelier l'a mené, dans l'ancienne Perse, en 2017. "Mais c'est en fait une aventure qui commence avant ma naissance, explique-t-il. Mon oncle un peu hippie, et deux de ses amis sont partis passer un été à Persépolis, en 1971. Pour diverses raisons familiales, j'ai assez peu connu cet oncle et, à son décès prématuré, des années plus tard, j'ai découvert son carnet de voyage, qui relatait ce périple. Après mûre réflexion, je me suis lancé à mon tour et j'ai refait son parcours mais, forcément, dans l'Iran contemporain. J'ai pu, en dormant chez l'habitant, appréhender un pays qui n'est pas celui que l'on nous sert dans les médias occidentaux".
Le premier choc vécu par le photographe est partagé avec le public dans la grande photo qui ouvre l'exposition: un paysage montagneux aride sert de cadre à un énorme projet immobilier qui semble abandonné. "J'ai appris que cette cité devait s'appeler Paradis, en langue iranienne. Or, étymologiquement, le mot paradis que nous connaissons et utilisons provient du grec antique, en emprunt au mot perse antique Pairidaiza qui signifie un jardin clôturé".
Portraits de jeunes Iraniennes et Iraniens, paysages improbables, signes évanescents d'une civilisation ancienne mais qui se cherche une modernité, se font écho dans la grande galerie, qui reste l'un des lieux les plus enthousiasmants du musée. "Le jardin clos, c'est en fait une manière adéquate de définir l'Iran d'aujourd'hui, conclut Sébastien Cuvelier, ce pays coincé entre les souvenirs du règne du Shah et la nation rêvée par la jeunesse persane d'aujourd'hui".
Xavier Canonne le résume: "Ivan Alechine nous sert le Mexique en deux services, de l'aride ruralité de la Sierra Madre à la jungle urbaine du district fédéral de Mexico City. Mais c'est à la sauce désenchantée". Poète, romancier et photographe, Alechine connaît le Mexique pour quasiment y résider, il fréquente les indiens Huichols de la Sierra Madre. Il en a vécu le quotidien de disette économique et d'érosion des traditions culturelles. Il a aussi vécu le choc technologique, dans sa pratique photographique: "En 2010, j'ai cédé au pouvoir du numérique. J'ai tout aussi vite compris que cet outil qui incite à prendre 400, 500 photos en une journée puis à passer le reste du temps sur son ordinateur à trier, calibrer, sélectionner, retravailler, ça n'était pas pour moi. Je suis revenu à mon vieux Rolleiflex, avec un film qui n'autorise que 12po ses. Ça force le regard à analyser et comprendre avant de passer à l'acte de la photo".
Forcément en noir et blanc, ce sont 40 clichés qui sont visibles dans la petite galerie, à travers ce travail baptisé Mexico Solo.
Il y a ici des familles qui travaillent à planter du maïs, grain par grain ; il y a là des enfants qui jouent, le sourire aussi éclatant que le soleil ; derrière cette fenêtre, sur ce lit, Carmen se prostitue ; derrière ces autres fenêtres, dans la très grande ville, personne ne sait réellement ce qui se passe ; au coin du commerce local, les publicités vantent les boissons états-uniennes… "Les Huichols sont particulièrement connus et étudiés pour leurs grandes cérémonies bigarrées, où ils utilisent des psychotropes, comme le peyotl. J'ai voulu, ici, surtout montrer ce qui se passe, ou ce qui ne se passe pas, lorsque la fête est finie", conclut l'artiste.