Les 10 ans de l'année Gilbert (4/9): la Doyenne de 2011, "Le chapiteau tremblait, on a vendu 8 000 bières en trois heures après l'arrivée !"
Les chants des supporters résonnent encore dans la tête de Christian Gilbert dix ans après le succès de son frère sur la Doyenne.

- Publié le 22-04-2021 à 16h11
- Mis à jour le 29-07-2021 à 22h57

"Laaaa-la-la-la-la-laaaa Phiiii-liii-ppe Giiil-bert ! Laaaa-la-la-la-la-laaaa…"
Entre chenille et farandole, le tube du printemps cycliste 2011 n'a pas pris une ride dans la tête des cinq à six mille personnes qui vécurent, au pied de La Redoute, le succès de l'enfant du pays sur Liège-Bastogne-Liège. Traditionnel lieu de rassemblement des supporters du Remoucastrien, la difficulté la plus mythique de la Doyenne avait pris les allures de Philippeville ce dimanche 24 avril-là.
"Je crois que tous ceux qui ont vécu cette journée dans La Redoute ne sont pas près de l'oublier, rigole aujourd'hui Christian Gilbert, le frère aîné du dernier Belge vainqueur de l'épreuve. Il y avait un enthousiasme fou autour de Philippe dans la foulée de son triplé Flèche brabançonne-Amstel-Flèche wallonne. Nous avions d'ailleurs rempli cinq cars entiers avec des supporters désireux de recouper le parcours de la course en quatre endroits avant de vivre la finale sur les pentes de l'ascension aqualienne. À titre personnel, sa performance sur les précédentes courses m'apparaissait déjà tellement hors-norme que je n'osais pas vraiment croire en un succès sur ce qui constituait la course dont Phil avait toujours rêvé… Pour tout vous dire, quatre jours plus tôt, je ne m'étais même pas déplacé à Huy pour la Flèche car j'étais alors convaincu que, même s'il possédait alors des jambes de feu, Philippe ne pourrait prétendre à mieux qu'un top 10… (rires)"
Comme un prélude au scénario de la finale, les supporters des frères Schleck avaient rejoint ceux du coureur de chez Omega Pharma-Lotto sur les hauteurs de Remouchamps. "Les frangins et Phil incarnaient les trois grands favoris de cette édition, continue Christian Gilbert. Deux groupes de jeunes de chaque camp s'étaient postés dans la partie la plus raide de La Redoute et se chambraient gentiment au travers de chants. Dans les derniers kilomètres, mis en confiance par le surnombre sur lequel pouvaient s'appuyer les Schleck, ils lançaient sans arrêt qu'on n'entendait pas chanter les Gilbert. Mais une fois la ligne franchie, ce sont eux qui sont soudainement devenus bien plus silencieux (éclats de rire)… L'ambiance était superbement bon enfant et tout le monde s'est retrouvé autour d'une bière après l'arrivée."
Un breuvage qui a coulé bien plus vite que l'Amblève ce jour-là. "Entre 17 et 20 h, nous avons vendu 72 fûts, rigole l'aîné des frères Gilbert. Cela représente, à la grosse louche, un peu plus de 8 000 chopes ! Un chiffre qui reste le record de nos dix années d'animation sous le chapiteau. Un de nos membres, qui travaille pourtant dans le secteur de l'Horeca et sait comment manipuler une pompe à bière, a vidé 17 fûts sans jamais relever son bec ! La fête était superbe et vraiment joviale."
En fin de soirée, le vainqueur du jour avait tenu à venir saluer ses fans et goûter à cette Gilbertmania qui flottait alors sur tout le pays.
"Phil est arrivé après ses obligations protocolaires et différentes interviews. Nous avions prévu des barrières Nadar pour lui réserver un couloir lui permettant de monter sur la scène et un service de sécurité dédié, mais les gens se bousculaient tout de même pour l'approcher. Cela s'apparentait vraiment à un concert d'une rock star (rires). Quand Philippe est monté sur la scène, on a même un peu paniqué car un mouvement de foule s'est engagé dans le chapiteau et nous avons dû extraire une vingtaine d'enfants des premiers rangs pour éviter qu'ils ne se fassent emporter par cette marée humaine. La communion entre le coureur et ses supporters était absolument dingue, le chapiteau tremblait littéralement et cela me donne d'ailleurs des frissons lorsque j'y repense. Ce qui me touche aussi, c'est de constater que les fidèles de l'époque sont toujours là aujourd'hui pour supporter Phil. L'histoire d'une belle fidélité…"
Une autre satisfaction de Christian Gilbert est d'avoir porté sur les fonds récoltés lors de ses événements plusieurs épreuves de jeunes dont une est devenue une référence dans le calendrier international. "Aujourd'hui, la Philippe Gilbert réservée aux juniors compte à son palmarès des noms comme Stuyven, Evenepoel ou Pidcock ; elle est passée sur un format de deux jours (9 et 10 octobre prochains) et est classée 2.1 au calendrier UCI. Nous pouvons accepter 25 équipes et avons déjà reçu soixante demandes ! Il y a une forme de transmission dans toute cette aventure que je trouve, d'une certaine manière, émouvante."
Andy : "Phil était imbattable…"
Le cadet des frères Schleck ne nourrit aucun regret quant au déroulement d'une journée conclue sur le podium aux côtés de Fränk.
"Le scénario de course dont je rêve ? Nous retrouver mon frère Fränk et moi face à Philippe dans Saint-Nicolas, cela aurait tout de même de la gueule, non… ?"
Dans l'un de ces rires qui colorent chacune des conversations qu'il nourrit, Andy Schleck avait livré un souhait aux contours de présage quelques heures avant le départ d'une Doyenne pour laquelle les deux frangins avaient livré une promesse : ne pas basculer dans un marquage strict du Wallon et une forme de stratégie anti-Gilbert qui aurait pu geler la course. "Et nous avons tenu parole, lance dix ans plus tard le cadet des deux frangins grand-ducaux. Notre équipe Léopard-trek a pris ses responsabilités tout au long d'une épreuve sur laquelle nous avons imprimé notre griffe. On a fait le tempo dans la trilogie Wanne-Stockeu-Haute Levée, Fuglsang a assuré le train dans la Redoute puis j'ai attaqué dans la Roche aux Faucons pour n'emmener que Phil et Fränk dans ma roue et rejoindre les hommes de tête (NdlR : le trio Van Avermaet-Gasparotto-Pineau, dont les deux premiers furent rapidement distancés). Mais quand j'ai vu l'aisance avec laquelle le coureur de chez Omega Pharma-Lotto répondait à nos offensives, j'ai compris qu'on ne le lâcherait pas… Dans Saint-Nicolas, il a ensuite placé à son tour une attaque comme pour nous l'affirmer un peu plus clairement encore (rires)…"
À la sortie du dernier virage menant à la ligne d'arrivée tracée sur les hauteurs d'Ans, Gilbert lança ensuite le sprint de loin pour s'imposer devant Fränk et Andy. "Rétrospectivement, je n'ai aucun regret quant au déroulement de cette journée, poursuit le vainqueur du Tour 2010. Nous avons tout tenté mais Phil était tout simplement imbattable cette année-là. Lorsque l'on s'incline contre plus fort que soi et un champion en état de grâce comme l'était Gilbert à l'époque, on ne rumine pas sa défaite bien longtemps. Même si j' aurais évidemment préféré monter sur la plus haute marche, je trouve que le podium de cette édition 2011 avait une sacrée gueule et récompense la belle bataille que nous nous sommes livrée."
Retraité des pelotons depuis 2014, Andy Schleck est cependant resté en contact avec son ancien rival.
"La relation que nous avons toujours entretenue va au-delà du respect que peuvent nourrir réciproquement deux coureurs. Nous nous apprécions vraiment l'un l'autre. On échange donc par message via WhatsApp et nous nous appelons assez régulièrement. Même si nous sommes différents dans nos tempéraments, je crois que nous avons un peu la même manière d'envisager la vie ; nous partageons certaines valeurs communes que je considère comme importantes. L'amour de la nature et la convivialité nous réunissent par exemple assez souvent en forêt lors de la trêve hivernale. Après sa carrière, j'espère qu'on aura l'occasion de se voir un peu plus. Pas parce que je souhaite pouvoir m'enorgueillir d'avoir l'un des plus grands coureurs de l'histoire dans mes amis, mais simplement parceque c'est un super mec !"