Stéphane Heulot sur son départ de l'équipe Lotto : "Emmener Arnaud De Lie dans mes valises ? C'est méprisant"
CEO de la structure belge depuis fin 2022, le Breton vit sa décision comme un "soulagement".

- Publié le 26-09-2025 à 20h00

"Le nombre de messages que j'ai reçus de la part des membres de mon staff et de mes coureurs depuis jeudi m'a profondément touché. La bienveillance et le respect, ce sont des valeurs qui font du bien…"
S'il était dans les tuyaux depuis la mi-juillet et les premières fuites liées au projet de fusion entre les structures Lotto et Intermarché-Wanty, l'officialisation en cette fin de semaine du départ de Stéphane Heulot de son poste de CEO de l'équipe financée par la Loterie nationale a créé une réelle émotion. Certaines clauses de confidentialité inhérentes à ce type de rupture imposent un devoir de réserve au Breton. Mais l'ancien maillot jaune du Tour de France (1996) a accepté de revenir sur les raisons et le contexte propres à la fin d'une aventure entamée il y a trois ans.
Stéphane, pourquoi avoir choisi de mettre un terme à votre CDI avec l'équipe Lotto à la fin de ce mois de septembre plutôt qu'au terme de la saison ?
Parce que j'ai pris cette décision depuis plusieurs semaines déjà, à la fin du Tour de France. Les raisons de ce choix clair et posé sont multiples. Il y a d'abord le fait que je ne m'inscrivais pas dans un projet qui ne m'appartient pas. Mais il y a surtout une envie de retrouver un peu de temps pour une vie de famille. Je me suis donné à 1000 % pour cette équipe et certaines périodes, comme le printemps par exemple, ont nécessité beaucoup de sacrifices sur le plan personnel. J'ai continué le suivi des affaires courantes ces dernières semaines mais comme cette période coïncide surtout déjà avec la projection sur 2026, cela n'avait pas vraiment de sens de poursuivre.
Pour le grand public, comprenez-vous que ce départ puisse être vu comme un paradoxe ? N'y a-t-il pas une forme de frustration de quitter cette équipe au moment où elle s'apprête à remonter à l'échelon WorldTour la saison prochaine, mission prioritaire qui vous avait été assignée à votre entrée en fonction, et quelques semaines après que vous avez présenté un candidat sponsor, Keytrade, à la Loterie nationale ?
Non, il n'y a aucune forme de frustration, les choses se sont faites de manière constructive et la Loterie a compris ma position. Pour ce qui est des choix du sponsor et du devenir de la structure, ils ne m'appartiennent pas. Les premières rencontres avaient été très positives et une vraie vision avait été présentée, mais je n'ai ensuite plus participé à l'ensemble des discussions et des réunions de travail. Ce départ, c'est un soulagement personnel, les choses me pesaient vraiment.
J'ai entendu parler pour la première fois de la fusion pendant le Tour.
Quand avez-vous eu vent pour la première fois du projet de fusion entre votre équipe et Intermarché-Wanty ?
Lors de la deuxième semaine du Tour de France. L'explication qui m'a été donnée au fait que je n'ai pas été intégré dans les premières tractations tenait dans le fait que je n'étais actionnaire d'aucune des deux structures, au contraire de Captains of cycling (NdlR : l'entité juridique de la Loterie nationale propriété de l'équipe Lotto) et de Jean-François Bourlart. Pendant le Tour, j'ai tenté de joindre Jean-François qui m'a alors répondu que nous nous reparlerions sous peu. Mais il ne m'a jamais recontacté. Et je vous avoue que je n'avais pas vraiment envie d'insister non plus (rires). Je ne peux pas dire que j'ai pris la chose de manière agréable, mais je suis capable d'entendre l'explication qui m'a été donnée. Chacun défend sa boutique et Bourlart était déjà engagé dans des discussions au-dessus de moi. Je suis un salarié avec des responsabilités et une fonction, c'est l'argument. Mais à son regard, ma décision a été assez facile à prendre.

Quel regard portez-vous sur le mariage entre ces deux équipes belges ?
C'est compliqué de répondre dès le moment où je ne sais pas si cela induira un budget réellement accru. J'ai volontairement demandé à ne plus avoir accès à certaines données confidentielles de l'équipe car les dossiers de préparation de l'avenir ne me regardent plus. Si cette fusion aboutit réellement, je serai son premier supporter et cela ne relève pas du discours de façade. Parce que je pense à mes coureurs et mon staff qui m'ont beaucoup sollicité ces dernières semaines et chez qui je ressens une réelle inquiétude. Les gens savent compter et il est clair qu'il n'y aura pas de place pour tout le monde. Lotto est une équipe emblématique dans le paysage du vélo avec des valeurs fortes. On ne peut pas perdre tout ça, cette culture-là. Une fusion, ce n'est pas quelque chose de facile à réaliser, quel que soit le secteur d'activité. Tout cela prouve encore une fois que dans le vélo, nous sommes des gens du voyage (rires)… On croise des gens, on les quitte, on les retrouve.
La presse flamande a joué l'homme. Il y avait chez certains une forme d'ostracisme linguistique.
Vous parliez en amont d'un contexte qui vous pesait. La presse flamande, qui ne vous a jamais épargné, a-t-elle joué un rôle dans ce ressenti ?
Ah oui, très clairement (rires) ! À un moment, il faut dire les choses comme elles sont : ils ont joué l'homme. Cela a tenu à de l'acharnement et à une forme d'ostracisme linguistique, pour certains du moins, qui me reprochaient de ne pas parler néerlandais. Si c'était la seule critique possible à mon égard, eh bien alors je m'en accommode (sourire) ! Plus sérieusement, j'ai été marqué par le manque de déontologie et de respect de certains de vos confrères. J'assume une fonction publique et je peux m'accommoder de ce qui va avec, mais ce qui me faisait mal, c'était de voir ma belle-famille (NdlR : sa compagne est flamande) et mes enfants en souffrir. J'en ai presque développé une aversion…
Avez-vous eu le sentiment de devoir sans cesse prouver plus qu'un autre ?
Alors là, prouver quelque chose à ces critiques, je peux vous avouer que je m'en foutais prodigieusement ! Ces inquisiteurs qui se prennent pour des experts sont des gens nocifs.
Quel bilan sportif et humain tirez-vous des trois années écoulées ?
Sur le plan sportif, c'est mission accomplie, je crois qu'il n'y a aucune discussion possible sur le sujet puisque le but était de remonter en WorldTour et que nos résultats nous l'autorisent. Mais je ne dis pas cela en cherchant à tirer la couverture à moi, car c'est d'abord et avant tout le mérite des coureurs. Avec le staff, je crois que nous avons su nous adapter au mieux à nos contraintes financières et à l'inflation galopante des budgets. On a su s'inscrire dans la lignée de mes prédécesseurs à ce poste en continuant à développer les talents. Sur le plan humain, je suis fier de l'ambiance que je pense avoir réussi à installer, la forme de chaleur qui régnait dans l'équipe.
La trajectoire d'Arnaud, c'est sa réussite, pas la mienne.
Est-ce celle-ci qui a permis à Arnaud De Lie de tourner la page d'un printemps difficile et de retrouver la réussite qu'on lui connaît aujourd'hui ?
La période qui est allée de mars à mai a été compliquée mais aussi, avec du recul, superenrichissante. Je savais qu'il faudrait du temps à Arnaud mais je n'ai jamais voulu lâcher le morceau sur le plan humain, même si je ne suis ni son père, ni sa mère ni son copain. J'ai été son patron même si une forme d'amitié, sans doute plus facile à assumer aujourd'hui, nous unissait parce que c'est un gars que j'apprécie beaucoup pour ses valeurs. J'ai rencontré un tas de spécialistes durant cette période car je voulais comprendre les choses, au-delà même du cas d'Arnaud. J'étais alors dans de vrais questionnements quant au développement des jeunes coureurs. Est-ce qu'on ne va pas dans le mur à 200km/h en klaxonnant ? Il y a de plus en plus de sinistres qui m'interpellent, c'est vraiment inquiétant. Aujourd'hui, on veut mettre dans la tête de jeunes ados que s'ils ne passent pas directement des juniors à une structure devo, cela ne vaut pas le coup de poursuivre une carrière. Mais quid des études et du filet de sécurité si jamais le projet plante ? Pour en revenir à Arnaud, le revirement de sa trajectoire, c'est sa réussite et pas la mienne. Chapeau à lui pour ça. Moi, j'ai fait mon boulot. Je crois que certains ont souri quand j'ai tenté de rassurer au plus bas de la vague. Mais je vois qu'aujourd'hui, tout le monde applaudi (sourire)…
Comment décririez-vous la relation qui vous unit ?
Arnaud a sans doute été le premier à connaître ma décision de partir. Je tente toujours de rappeler qu'il n'y a pas que lui dans l'équipe, même si c'est un vrai leader combiné à une belle personne. Il fait partie des coureurs qui m'ont marqué dans ma carrière, au même titre que Sagan que j'ai côtoyé chez Cannondale. Ils sont très différents mais ils ont un truc en plus, cette capacité à inspirer.
Est-il vrai que certaines équipes, en apprenant votre départ, ont tenté de vous attirer à la condition que vous ameniez Arnaud dans vos valises ?
Oui, mais j'ai immédiatement mis les choses au point avec lui : sa carrière lui appartient et il ne me doit rien. Jamais je ne m'installerai sur le porte-bagages d'un coureur comme cela, je trouve cela tellement rabaissant et méprisant ! Et puis Arnaud est suffisamment bien entouré par des gens qui ne sont pas des béni-oui-oui.
A-t-il définitivement trouvé le bon équilibre dans sa manière de fonctionner ?
Rien n'est jamais définitif mais il est sur les bons rails. Et ses rebonds montent à chaque fois plus haut.
Sur quels projets personnels travaillez-vous aujourd'hui ?
Il est encore trop tôt pour en parler. Ma famille et moi nous partagerons actuellement entre la Flandre et la région rennaise ou je me réapproprie ma maison de cœur : la demeure de mon grand-père que j'ai mis dix ans à restaurer.